Trois personnes disent « on fait du BIM » et parlent de trois choses différentes, sans s'en apercevoir. Ce guide démêle d'abord ce malentendu, puis montre ce qui distingue réellement un objet de maquette d'une forme en 3D, et ce que la méthode ne résoudra pas.
BIM signifie Building Information Modeling, et le mot le plus important des trois est Information. La maquette en 3D n’est que la partie visible d’une base de données structurée sur l’ouvrage.
Trois idées reçues à évacuer d’entrée. Le BIM n’est pas un logiciel : Revit, Archicad ou Tekla permettent d’en faire, ils ne sont pas le BIM. Ce n’est pas seulement de la 3D : un objet de maquette porte des propriétés qui valent souvent plus que sa géométrie. Et ce n’est pas réservé à la conception : la valeur se déploie surtout en exécution et en exploitation, là où l’information structurée évite de tout ressaisir.
Le BIM est l’ensemble des processus qui permettent de produire, structurer, échanger et exploiter l’information d’un ouvrage, en s’appuyant sur des maquettes numériques partagées entre les intervenants.
C’est la source de la moitié des conversations qui tournent en rond. Selon qui parle, « BIM » désigne un objet, une activité ou une organisation. Ces trois sens ne s’excluent pas, mais ils n’engagent pas les mêmes personnes ni les mêmes budgets.
La chose produite. Une représentation numérique de l’ouvrage où chaque objet porte des données. C’est ce que l’on ouvre, ce que l’on regarde, ce que l’on s’échange.
L’activité. Le travail de fabrication de ce modèle, avec ses règles, ses conventions et ses outils. C’est un métier, et c’est ce que couvre une formation logicielle.
L’organisation. La façon dont l’information circule, se contrôle et se transmet entre intervenants, tout au long du cycle de vie. C’est là que se joue la réussite ou l’échec.
Le quiproquo typique : un maître d’ouvrage demande « du BIM » en pensant management, une entreprise répond en pensant modelling, et l’on se retrouve avec une maquette impeccable que personne n’exploite. Chacun a tenu sa promesse, et le projet n’a rien gagné.
Une formule circule dans le métier, et elle vise juste : le BIM, c’est 80 % de méthode et 20 % de logiciel. Ce n’est pas une statistique mesurée, c’est un ordre de grandeur destiné à corriger le réflexe inverse. Les organisations qui échouent ont presque toujours investi dans les 20 % en espérant que les 80 % suivraient tout seuls.
La définition la plus courte du BIM tient en une phrase : une méthode de travail collaborative où la structuration et l’échange d’informations se font via des modèles numériques. Le mot collaborative n’y est pas décoratif, et il ne parle pas de bonne volonté.
Des équipes peuvent s’entendre parfaitement et ne pas collaborer au sens du BIM. À l’inverse, des intervenants qui ne s’apprécient guère peuvent très bien collaborer, si trois conditions techniques sont réunies. La collaboration dont il est question ici est un dispositif, pas une ambiance.
L’information doit être organisée de la même façon par tout le monde. Sans convention partagée sur ce qui est modélisé, comment et sous quel nom, chacun produit une matière que les autres ne peuvent pas exploiter.
Les intervenants n’ont pas les mêmes logiciels et n’en auront jamais. Il faut donc un format qui ne dépende d’aucun éditeur, ce que fournit l’IFC, socle de ce qu’on appelle l’openBIM.
Qui produit quoi, à quel moment, et qui vérifie avant que l’information circule. Sans cela, l’échange existe mais rien ne garantit ce qu’on reçoit.
Demandez-vous ce qui se passe quand vous recevez un modèle. Si vous devez le redessiner, ressaisir ses données ou deviner ce qui a changé depuis la version précédente, il n’y a pas collaboration : il y a transmission. La différence entière du BIM tient dans ce que le destinataire peut faire sans retravailler ce qu’il reçoit. Le format qui rend cela possible est détaillé dans le format IFC.
Vous croiserez tôt ou tard une échelle de 0 à 3, présentée comme la mesure du BIM. Voici l’essentiel, et une mise en garde.
Elle décrit ce qui circule entre intervenants : rien au niveau 0, des documents rangés au niveau 1, des modèles échangés et assemblés au niveau 2, un modèle unique partagé au niveau 3. La plupart des projets visent le niveau 2 ; le niveau 3 reste très largement théorique.
Cette échelle est britannique et antérieure à l’ISO 19650, qui n’emploie pas la notation « niveau 2 ». Elle reste bonne pour situer une organisation, mais un document qui l’impose comme exigence contractuelle emploie un vocabulaire dépassé. Le détail, l’origine de l’échelle et la raison pour laquelle le niveau 3 n’arrive pas sont dans les niveaux de maturité BIM.
C’est la question qu’on pose rarement à voix haute, et pourtant tout en découle. Une belle image en trois dimensions n’est pas une maquette numérique.
Prenons comme exemple une fenêtre. Dans un dessin en 3D, c’est une forme : un volume, une position, une couleur. Dans une maquette, c’est un objet, ce qui suppose trois choses de plus.
Ce n’est pas « une forme », c’est une fenêtre. L’objet sait ce qu’il est, ce qui permet ensuite de le compter, de le filtrer, de le contrôler et de le traduire dans un format d’échange.
Dimensions, type de vitrage, performance thermique, référence du produit posé, date de mise en service. Ce sont elles qui servent en aval, souvent bien après la conception.
Le point que presque personne ne cite. L’objet sait à quel niveau il appartient, dans quel mur il est posé, quel local il éclaire. Il n’est pas seul dans l’espace, il est rattaché.
Sans elles, un modèle n’est qu’un tas d’objets côte à côte. Avec elles, on peut poser des questions à la maquette : combien de fenêtres au deuxième niveau, lesquelles donnent sur la façade nord, quelles pièces perdent leur éclairage naturel si l’on déplace ce mur. C’est ce passage de la représentation à l’interrogation qui distingue une maquette d’un dessin.
La réponse dépend de la taille de l’opération, et elle rassure généralement ceux qui craignent d’avoir à tout apprendre.
Vous n’avez pas besoin de modéliser pour être dans le jeu. Savoir ouvrir un modèle, l’interroger et formuler une remarque exploitable vous rend déjà utile sur un projet, et se fait sans licence. Les outils pour cela sont passés en revue dans les visionneuses IFC gratuites.
Ces dimensions ne sont pas des versions du BIM ni des niveaux à gravir : ce sont des usages que l’on greffe sur la même maquette.
La maquette spatiale partagée : visualiser, assembler, détecter les conflits.
Lier les objets au planning pour simuler le phasage et la logistique.
Extraire des quantités et les rapprocher d’une bibliothèque de prix.
Alimenter les analyses énergétiques et environnementales.
Servir la gestion du patrimoine : maintenance, DOE numérique, et à son extrême le jumeau numérique.
Croire qu’il faut les enchaîner. Un projet peut faire un excellent 4D et aucun 5D : chaque usage a ses prérequis propres, et ils ne se recouvrent que partiellement. Le détail, et ce que chacun exige réellement en amont, est dans 4D, 5D, 6D, 7D.
La plupart des présentations s’arrêtent aux bénéfices. Les obstacles sont pourtant connus, documentés, et les ignorer est la meilleure façon de les rencontrer sans y être préparé.
Ne partez jamais de l’outil. Partez d’une tâche que vous devez accomplir, identifiez le besoin d’information qu’elle suppose, et demandez-vous seulement ensuite si le BIM y répond. Dans ce sens-là, la démarche reste utile. Dans l’autre, elle produit des maquettes que personne n’ouvre.
Toute la logique tient dans ce flux : une information saisie une fois, au bon endroit, doit servir à toutes les phases suivantes sans ressaisie.
Les normes organisent ce flux, les processus le mettent en œuvre, les logiciels l’outillent et l’interopérabilité traite des relais où l’information change d’outil. C’est le plan de ce site : chaque section éclaire un maillon de la même chaîne.
Si vous ne deviez garder que trois choses de ce guide, ce sont celles-ci.
Le mot désigne trois réalités : un modèle, une activité de modélisation, une organisation de l’information. Vérifiez toujours de laquelle parle votre interlocuteur, c’est la source de la plupart des malentendus. Un objet de maquette n’est pas une forme : il a une identité, des propriétés et surtout des relations, et c’est ce qui permet d’interroger un modèle au lieu de simplement le regarder. Enfin, la méthode ne règle ni le juridique, ni les moyens, ni la maturité de vos partenaires, et partir de l’outil plutôt que du besoin reste la façon la plus sûre de produire un BIM décoratif.
Le fil conducteur du site est le cycle de vie de la donnée. Si vous travaillez sur de l’existant plutôt que du neuf, commencez plutôt par le scan to BIM. Pour savoir qui fait quoi sur un projet, BIM manager, coordinateur, modeleur. Et quand le vocabulaire normatif vous tombera dessus, l’ISO 19650 en vue d’ensemble vous montrera que vous en connaissez déjà la logique.
Les guides qui prolongent naturellement celui-ci, dans d'autres sections du site.
L'échelle de 0 à 3 est citée partout, y compris dans des cahiers des charges. Elle reste un bon outil pour situer une organisation. Mais elle est britannique, antérieure à l'ISO 19650, et la série n'emploie pas la notation « niveau 2 ». Voici ce qu'elle dit vraiment, et pourquoi le niveau 3 n'arrive pas.
La numérotation suggère une progression, comme si l'on gravissait des niveaux. C'est faux : un projet peut faire un excellent 4D et aucun 5D. Ce ne sont pas des paliers de maturité, ce sont des usages indépendants greffés sur la même maquette.
Une information saisie une fois doit servir jusqu'à l'exploitation, sans jamais être retapée. Ce principe explique à lui seul pourquoi les normes, les processus et les logiciels BIM sont faits comme ils le sont. Le comprendre, c'est arrêter de subir le BIM.