Un relevé mesure ce qui existe. La maquette qu'on en tire est une suite de décisions sur ce que ces mesures veulent dire : ce mur penché, on le redresse ou on le garde penché ? Personne n'écrit jamais la réponse, et c'est pourtant elle qui décide si le modèle sert à quelque chose.
On parle du scan to BIM comme d’une conversion, presque d’un import. Le mot est trompeur : entre le nuage et la maquette, il n’y a pas une transformation technique, il y a un jugement.
Le nuage de points est un relevé. Il enregistre des millions de mesures, chacune avec sa position et sa provenance. On peut le contester sur sa précision, pas sur son intention : il ne dit rien, il constate.
La maquette est une interprétation. Quelqu’un a regardé un ensemble de points et a décidé que c’était un mur, qu’il commençait ici et finissait là, qu’il était droit. Ce quelqu’un a eu raison la plupart du temps. Le problème n’est pas qu’il se trompe, c’est que le modèle ne conserve aucune trace de ce qui a été mesuré et de ce qui a été supposé.
Une maquette d’existant a l’air aussi sûre qu’une maquette de projet neuf. Mêmes objets nets, mêmes cotes rondes, même absence d’hésitation. Elle porte pourtant un mélange de constats et d’hypothèses, et rien à l’écran ne distingue les deux. C’est la principale raison pour laquelle ces modèles déçoivent : on leur fait confiance comme à un plan, alors qu’ils demandent la méfiance qu’on accorde à un croquis.
Le trajet du terrain à la maquette compte quatre étapes distinctes, avec des métiers et des risques différents. Les confondre est la première cause de déception sur un relevé.
Des outils reconnaissent aujourd’hui des surfaces, des murs et des réseaux, et produisent une première maquette en quelques minutes. Le gain est réel sur les géométries régulières. Mais le résultat reste une proposition à vérifier, et l’existant intéressant est rarement régulier : c’est précisément quand le bâtiment est déformé, repris et bricolé que le relevé sert, et c’est là que la reconnaissance automatique se trompe le plus.
C’est l’erreur la plus répandue dans les cahiers des charges de relevé : exiger un « LOD 300 » en croyant avoir demandé un modèle fidèle. Ces deux notions ne répondent pas à la même question.
Le niveau de développement décrit ce que contient un objet : sa maturité, ses données, ce qu’on a le droit d’en déduire. Il ne dit rien de son écart au réel. Un mur peut être parfaitement renseigné et se trouver à douze centimètres de sa position réelle : il reste conforme au LOD demandé.
Ce qui manque a un nom. Un institut américain de documentation du bâti a publié une spécification de niveau de justesse, structurée en cinq paliers numérotés de dix en dix, précisément pour ne pas se confondre avec les paliers de LOD numérotés de cent en cent. Le premier palier correspond à une tolérance de l’ordre de plusieurs centimètres, le dernier approche celle de la métrologie. Les deux paliers intermédiaires sont ceux que visent la plupart des relevés de bâtiment.
Ces deux exigences sont indépendantes, et il faut les deux. Précisez le contenu attendu et la tolérance admise, par famille d’ouvrages. Cette spécification étant américaine, rien ne l’impose chez vous : nommez-la explicitement si vous vous en servez, ou exprimez la tolérance en clair, en centimètres. Ce qui compte n’est pas le référentiel choisi, c’est qu’un chiffre existe.
L’évidence est telle qu’on l’oublie : un relevé n’enregistre que les surfaces atteintes par le faisceau. Tout le reste, dans la maquette, a été supposé.
Ce qui se trouve derrière un doublage, au-dessus d’un faux plafond, dans une gaine technique, sous une chape ou dans un mur n’est pas mesuré. Le modeleur produit pourtant des objets à ces endroits, parce qu’un mur sans épaisseur ne serait pas exploitable. Il les déduit de ce qu’il voit, des usages constructifs et parfois d’archives.
Ces objets déduits sont rigoureusement indiscernables des objets mesurés dans le modèle livré. Même apparence, même précision affichée, même absence d’avertissement.
Prenons comme exemple le plancher d’un immeuble ancien, dont le relevé montre quatre centimètres de dénivelé entre deux points opposés. Deux modélisations sont défendables. À plat, à une altitude moyenne : le modèle est exploitable pour dimensionner et pour comparer, mais chaque cote reprise ensuite se trompe de deux centimètres. Fidèle au relevé : le modèle décrit la réalité, et devient inutilisable pour poser un composant standard. Les deux sont des réponses valables. Ce qui n’est pas valable, c’est de ne pas dire laquelle a été choisie.
Exigez que le prestataire distingue le mesuré du supposé. Un simple attribut sur les objets concernés, ou une note listant les hypothèses de modélisation, suffit. C’est quelques heures de travail, et c’est la différence entre un modèle qu’on peut interroger et un modèle qu’il faudra revérifier sur site avant chaque décision.
Un relevé se commande mal parce qu’on le commande comme une prestation technique, alors que c’est une commande d’information. Les questions sont les mêmes que pour n’importe quel livrable BIM.
Il est daté et non interprété. Dix ans plus tard, quand le modèle aura été modifié par trois intervenants successifs, le nuage dira encore ce que l’ouvrage était le jour du relevé. C’est la pièce à archiver en priorité, et c’est presque toujours celle qu’on égare parce qu’elle est volumineuse.
Le scan to BIM ne bute presque jamais sur la technique du relevé. Il bute sur ce qu’on a omis de spécifier.
Trois idées à emporter. Le nuage constate, la maquette interprète : le second document contient des décisions que rien n’y signale, et il inspire une confiance qu’il ne mérite pas toujours. Le LOD ne dit rien de la justesse : exiger un niveau de développement sans exprimer de tolérance revient à commander un modèle détaillé qui peut être faux, et les deux exigences sont indépendantes. Enfin, le scanner ne voit que le visible : demandez que le mesuré et le supposé soient distingués, c’est la demande la moins chère et la plus rentable de tout le cahier des charges.
Pour la notion de niveau d’information dont ce guide est l’application à l’existant, voyez LOD et LOIN. Les règles de production qui valent aussi pour une maquette de relevé sont dans modéliser proprement. Pour formuler tout ceci en exigence opposable, rédiger un EIR. Et pour comparer un modèle au réel une fois le chantier lancé, la clash detection en donne la mécanique.
Les guides qui prolongent naturellement celui-ci, dans d'autres sections du site.
Un même acronyme pour deux notions, des paliers américains détournés de leur sens, et une norme récente qui démonte toute l'approche. Le niveau d'information ne se décrète pas globalement : il se définit par objet, par usage et par jalon.
Une maquette peut être irréprochable à l'écran et inutilisable en aval. Elle peut être visuellement grossière et parfaitement exploitable. La propreté d'un modèle ne se juge pas en le regardant : elle se juge à ce que les autres peuvent en faire.
Le maître d'ouvrage doit exprimer ses besoins d'information avant même de savoir ce qu'il pourra en faire. D'où des cahiers des charges recopiés, qui exigent beaucoup et obtiennent peu. La méthode tient en une inversion : partir de la fin.